Céline Pina répond aux 30 imams, aujourd’hui dans le Figaro

Céline Pina répond aux 30 imams, aujourd’hui dans le Figaro

 

Ancienne élue locale, Céline Pina est essayiste et militante. Elle avait dénoncé en 2015 le salon de «la femme musulmane» de Pontoise et a récemment publié Silence Coupable (éd. Kero, 2016). Avec Fatiha Boutjalhat, elle est la fondatrice de Viv(r)e la République, mouvement citoyen laïque et républicain appelant à lutter contre tous les totalitarismes et pour la promotion de l’indispensable universalité de nos valeurs républicaines.

 

Suite à une tribune signée par 300 personnalités dénonçant la violence d’un nouvel antisémitisme en France, lié au développement de l’islamisme, une trentaine d’imams ont souhaité réagir et se déclarent prêts à se mettre au service de leur pays. Si sur le papier l’initiative est séduisante, à lire le texte de près et à examiner le contexte, on peut ressentir un certain malaise. 

 

Car ce qui fait réagir ces trente hommes, c’est moins l’explosion de l’antisémitisme, que le fait que cette tribune des 300 ose rappeler la haine du juif inscrite dans certains versets du Coran et ose dire qu’il faudrait déjà accepter de se confronter à cette réalité pour espérer changer les choses.

 

Je comprends que pour un croyant, il soit difficile d’admettre qu’un texte, fut-il sacré, ne détient pas une vérité immanente et absolue. Ainsi, quand on parle du terrorisme islamiste, qui justifie ses massacres au nom de la religion et du Coran, on entend le traditionnel: «cela n’a rien à voir avec l’Islam». Mais on peut retrouver ces mêmes réactions quand on parle du goulag et des dictatures qui ont fleuri à l’Est avec certains membres du PC: «pas le vrai communisme», ou des ravages de l’Inquisition avec certains catholiques convaincus: «un détournement du message chrétien». Il est normal que l’on veuille défendre ce que l’on aime, y compris au détriment du réel, mais le meilleur moyen de changer la donne est rarement de s’aveugler sur les réalités, toujours de les regarder en face pour mieux les combattre.

 

C’est ce que ce texte se refuse à faire. Écrit en réaction à la tribune des 300, le premier enjeu qu’il évacue est pourtant au cœur de cette tribune, c’est celui de l’antisémitisme. En mélangeant terrorisme et antisémitisme, il ignore volontairement la question du «pourquoi» de ce nouvel antisémitisme. En effet, le terrorisme met tout le monde sur un pied d’égalité et permet d’éliminer ce que pointe la tribune: quand 1% de la population française est victime de la moitié des actes racistes, le hasard n’est pas en cause. Il s’agit clairement d’un ciblage. Quand le profil des agresseurs s’homogénéise aussi, le doute n’est plus permis. Persécuter les juifs, c’est affirmer une forme de puissance et de domination. Cela devient identitaire sur certains territoires à travers la mythification du conflit israélo-palestinien. C’est d’ailleurs au sein des manifestations pro-palestiniennes que des «Morts aux juifs» ont été lancés en plein cœur de Paris. Comme dans le même temps, sur l’ensemble de la population française, la communauté juive ne cesse de renforcer sa bonne image, force est de constater que ce n’est pas le traditionnel antisémitisme lié à l’extrême droite et à un certain catholicisme qui renaît, mais bel et bien un nouvel antisémitisme, qui ajoute l’alibi antisioniste aux poncifs archaïques.

 

Cette existence d’un fort antisémitisme culturel arabo-musulman n’est pas une légende, il est mesuré dans les dernières études comme celle d’Anne Muxel et Olivier Galland par exemple et dénoncé par des sociologues comme Smaïn Lâacher. Mais ce fond de sauce est épaissi par la propagande d’un Islam politique et par l’intégrisme wahhabite: l’explosion de ce nouvel antisémitisme en France n’est pas le fruit du hasard mais le résultat d’un travail religieux et politique sur le terrain, d’un conditionnement à la haine. 

 

Or, ici, mélanger terrorisme et antisémitisme permet non seulement de ne pas regarder en face ses propres responsabilités, en rappelant que la sécurité est l’affaire de tous, mais c’est aussi une manière habile de se victimiser et de se faire absoudre, quand bien même les réseaux de mosquées sont une des bases de la conquête idéologique des islamistes. Cela n’est jamais dit. À lire le texte des imams, on ne se radicalise que sur internet. C’est faux. C’est ainsi que la référence au terrorisme vise, dans ce cadre, à évacuer la question de la provenance de ce nouvel antisémitisme et du terreau religieux et politique dans lequel il pousse. 

 

Un terreau que les frères musulmans entretiennent avec une main particulièrement verte. Quand le premier effet de la réponse de ces 30 imams à la tribune des 300 est d’évacuer la question du nouvel antisémitisme, on peut dire que cela fonctionne!

 

D’autres phrases peuvent faire bondir: revenant sur les violences qui ont frappé notre pays, ces imams écrivent: «tout silence de notre part serait désormais complice et donc coupable, même s’il ne s’agissait jusqu’à présent que d’un mutisme de sidération». Depuis 2012? Admettons. Après tout en 2012, tout le monde n’avait pas compris. Mais depuis 2015? Cela fait un temps de sidération particulièrement long tout de même. Là-dessus, plaidons la maladresse. Peu importe le temps dévolu à la prise de conscience, il faut savoir faire grâce du passé et n’avoir des exigences que pour l’avenir quand on veut se rassembler. Mais là plusieurs choses entrent en dissonance.

 

On sent très vite que l’objet de ce texte est moins de se positionner sur la question de l’antisémitisme, très vite effacée, que de protéger le texte coranique. L’idée selon laquelle il y aurait dans le texte même du Coran des appels au meurtre des juifs est niée. Cela serait «d’une violence inouïe» et laisserait entendre que «l’Islam est génétiquement opposé à l’Occident» et que «le musulman ne peut être pacifiste que s’il s’éloigne de la religion». Commençons par remettre un peu de raison là-dedans. Ce qui est d’une violence inouïe, ce sont les meurtres antisémites commis contre des enfants et un enseignant à l’école Ozar Atorah, ceux d’Ilan Halimi, de Sarah Halimi et dernièrement de Mireille Knoll, ce sont les massacres que nous affrontons depuis 2015, c’est le fait que certaines villes en région parisienne voient les Français de confession juive obligés de fuir parce qu’ils sont persécutés (au point que l’on a baptisé ce phénomène l’Alya intérieure), c’est l’impossibilité de scolariser les enfants juifs à l’école de la République sur certains territoires. Là, il se passe en effet des faits d’une violence inouïe. 

 

En revanche, dans la réaction de ces imams, on retrouve ce refus absolu d’accepter la critique et l’interpellation sur le contenu d’un texte. Au point qu’ils en arrivent à écrire des mensonges: la tribune des 300 ne dit jamais que l’islam serait génétiquement opposé à l’Occident ou qu’un bon musulman est quelqu’un qui renierait sa religion, il demande que le contenu du texte sacré puisse être débattu. Car sans débat sur le texte, personne ne peut évoluer dans son rapport au texte.

 

Si les chrétiens ont changé leur rapport au texte et à leur livre sacré, c’est parce que des débats ont eu lieu. Pour lutter contre l’antisémitisme en son sein, l’Église s’est mobilisée et a pris position clairement. 

 

L’argument du contexte ou de la recontextualisation brandi par ces imams pour clore toute discussion avant même de l’entamer n’est pas loin de la foutaise. Le Coran, comme tout texte sacré, n’est pas lu que par des théologiens, beaucoup vont y chercher la justification de leur violence. Comprendre le contexte n’est pas à la portée du premier venu… D’autant que ledit texte, s’il est conçu comme incréé, efface tout contexte. La parole de Dieu est la vérité, pas celle du moment, une vérité immanente, une part d’éternité. Alors même et surtout si à la fin le texte n’est pas changé, il n’y a qu’en acceptant la discussion sur ce point que ces imams montreront réellement que le Coran n’est pas incréé et changeront de fait le rapport au texte. Or leur réaction épidermique montre un refus viscéral de laisser même la question être posée.

 

À tout prendre, je préfère la simplicité du commandement de l’ancien testament « tu ne tueras point » ou simplement l’idée philosophique qu’une société repose sur l’interdiction du meurtre.

Enfin, il y a au cœur de ce texte écrit par des imams quelque chose qui interroge et inquiète. Le cœur du texte, c’est cette phrase du prophète de l’Islam: «le musulman qui porte atteinte à la vie d’une personne innocente vivant en paix avec les musulmans ne sentira jamais le goût du paradis». Pour ne pas être légitime à assassiner, il faut donc «être innocent» et «vivre en paix avec les musulmans». Déjà la définition de l’innocence ouvre un vaste champ d’interprétation. Est-on une personne innocente si on est une femme libre et indépendante par exemple? Est-on encore innocent si on change de religion ou si on devient athée? La question peut légitimement se poser. Ensuite la périphrase indique que seule l’attitude envers d’autres musulmans est prise en compte. Et les autres croyants ou les non-croyants ne compteraient-ils pas? Et quelle est la définition de «vivre en paix?». Notre choix politique de l’égalité femmes/hommes ne serait pas une provocation qui met à mal cette paix? Et que dire quand des intellectuels se font traiter de blasphémateurs parce qu’ils s’indignent de la recrudescence des actes et des meurtres antisémites? Il arrive souvent, quand les questions posées sont simples, que l’ajout de précisions desserve le propos et restreigne la portée du texte, voire jette la suspicion sur les intentions réelles poursuivies. À tout prendre, je préfère la simplicité du commandement de l’ancien testament «tu ne tueras point» ou simplement l’idée philosophique qu’une société repose sur l’interdiction du meurtre.

 

Et quand en conclusion, ce qui est proposé est de plus s’appuyer sur la religion pour mieux lutter contre ses dérives, on reste sans voix. Contre l’Islam politique et le fanatisme, on nous propose plus de religion. À se demander si cette injonction n’équivaut pas à vouloir éteindre un feu en jetant du bois mort dedans… Mais après tout, ces hommes sont des imams, de leur point de vue, cela obéit à une certaine logique et leur proposition n’est pas forcément insincère. Mais pour notre nation, il vaudrait mieux que la reconquête des territoires perdus se fasse par la réaffirmation de l’égalité et de la liberté républicaine, plutôt qu’être confiée à un réseau de mosquées dont on peut douter des véritables objectifs. Rappelons-nous que les frères musulmans sont les premiers à avoir investi le marché juteux de la déradicalisation, mais plutôt dans une perspective de réislamisation qui ne disait pas son nom. Rappelons-nous l’expérience Dounia Bouzar, qui en appelait à une déradicalisation basée sur la religion. On se souvient surtout du coût démentiel de ses actions, mais pas de ses résultats: et pour cause…

 

Enfin, on ne sait guère qui sont ces imams signataires, certains noms comme Iqioussen suscitent la défiance, Tareq Oubrou est lui-même très controversé et parmi les mosquées citées, toutes ne sont pas des modèles à suivre. D’autres aspects du phénomène sont moins rassurants: les réactions outrées des autorités musulmanes de type CFCM, dirigé aujourd’hui par un proche d’Erdogan, le président islamiste de Turquie. Un Erdogan qui a créé une antenne de son parti en France et mis en place des candidats aux dernières élections législatives sur notre territoire, réclamant explicitement la charria entre autres. Dans le fond, la seule chose qui les fait réagir de façon claire et explicite est seulement l’évocation du Coran. Le sang versé et les violences constatées sont mieux supportés. Cela nuit à la crédibilité de l’ensemble. 

 

La tentative de victimisation comme la volonté affirmée, derrière la mise à disposition affichée de ces 30 imams, de susciter le rejet de la tribune des 300, nuit de la même manière à l’adhésion que recherchent ces imams. Il est évident que nous devons lutter ensemble pour affronter la menace islamiste qui démantèle notre société, mais pas avec des dirigeants de mosquées dont la plupart appartiennent au réseau des frères musulmans. Un détail qui n’en est pas un.

 

Ce texte me rappelle un autre texte, la «déclaration d’intention relative aux droits et obligations des fidèles du culte musulman». Elle fut signée en 2000 par toutes les organisations musulmanes, mais seulement après qu’a été retirée toute mention du droit à changer de religion. Ce qui portait un sacré coup à la liberté de conscience, tout en étant présenté comme la preuve de l’acceptation des lois de la République. Depuis les choses n’ont guère changé: il y a bien trop d’ambiguïté aujourd’hui dans le texte de ces imams et bien trop d’opportunisme dans sa sortie pour que l’on puisse juger cette réponse appropriée, compte tenu de la violence de l’antisémitisme dénoncé. «Encore un effort, Messieurs les imams».

Le sommet de Paris traque l’argent des djihadistes

Le sommet de Paris sur la lutte contre le financement du terrorisme doit permettre à 72 pays d’échanger leurs expériences pour repérer et détruire les circuits opaques.

Frapper au portefeuille. Cette composante de la stratégie internationale contre les organisations terroristes est au coeur d’un sommet, qui réunit ce mercredi et jeudi à Paris les responsables et experts de 72 pays et 18 organisations. Un millième de seconde Cette conférence « No Money for Terror », qui sera conclue par une intervention jeudi soir du président de la République et à laquelle ont participé mercredi cinq ministres français…

Sarah Cattan rencontre Georges Bensoussan avant le procès de la honte par admin

Sarah Cattan rencontre Georges Bensoussan avant le procès de la honte

 

Le premier qui dit la vérité, Il sera exécuté, dit la chanson. Lui, on l’accusa un beau matin de tous les maux. Pour un mot. Il avait commis la saloperie de généraliser, écrivit ce journaliste « coreligionnaire ».

Il avait essentialisé. Commis un discours digne d’un Drumont. Dénoncé l’antisémitisme en faisant usage d’armes de destruction racistes. Un procès se tint pour savoir s’il serait pendouillé ou brûlé.

Nous nous étions rencontrés le 6 mars 2017, veille du jugement. Après le court instant de respiration offert par l’annonce de la relaxe, très vite l’accablement : le Parquet interjetait !

Le Parquet. Que la LDH et le MRAP suivirent, se rangeant une nouvelle fois aux côtés du CCIF.

Le procès en appel devait se tenir le 29 mars, cette fois devant la chambre 2 pôle 7 de la Cour d’appel de Paris. Une fois encore, nous nous rencontrâmes juste avant. 

La Licra, Georges Bensoussan. Sa présence aux côtés des plaignants. Son absence en appel. N’est-il pas de ces réveils à jamais tardifs…

Je ne souhaite pas faire de commentaire sur la Licra, elle a déjà fort à faire avec la crise interne qui l’a secouée, marquée par de nombreux départs et démissions qui ont suivi la plainte contre moi. Il sera temps, un jour, d’analyser les ressorts politiques de cette attitude où l’on ne peut négliger non plus le rôle de l’étroitesse de jugement.  Mais puisque vous m’interrogez à ce sujet, je voudrais rendre hommage à ceux qui de l’intérieur de la LICRA, m’ont soutenu en en payant parfois le prix. Car comme à l’époque des officines staliniennes,  ils ont été évincés de leur poste. Tous n’ont pas eu leur courage et tout en désapprouvant tacitement le trio accusateur, ils sont restés prudemment silencieux.

Comment l’avez-vous vécu, Georges Bensoussan, cette folle parenthèse entre la mise en examen et aujourd’hui ? Vous m’aviez dit récemment votre fatigue. L’arrêt de l’écriture. Concluant : ils ont gagné… 

C’est précisément le but de la stratégie du harcèlement judiciaire, faire perdre du temps, distraire de l’essentiel et casser l’effort intellectuel. Empêcher de penser et de travailler.  Faire taire ceux qui parlent et intimider ceux qui seraient tentés de le faire. Globalement, elle y réussit bien. A fortiori au moyen de la terreur sanglante. A t-on remarqué qu’en dépit de la manifestation unanimiste du 11 janvier 2015 qui suivit le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo (trois ans déjà), on n’a plus vu une seule caricature du prophète dans la presse française.

Georges Bensoussan, il y eut ceux qui se positionnèrent résolument à vos côtés. Ceux qui se révélèrent adversaires. Et puis la grande masse de tous ceux qui s’abstinrent. Assurément on perd aussi des illusions en chemin Georges Bensoussan ? Le détestable oui, mais… de nos amis Frédéric Haziza, Laurent Bouvet, Cindy Leoni, Patrick Klugman, Caroline Fourest, Rudy Reichstadt… 

Aucun commentaire à faire sur les gens que vous citez. Je veux rendre hommage en revanche, et manifester ma reconnaissance à ces soutiens de la première heure, d’Yves Ternon à Jacques Tarnero,  de Pierre-André Taguieff à Michèle Tribalat, de Pierre Nora à Alain Finkielkraut, d’Élisabeth de Fontenay à Élisabeth Badinter en passant par Boualem Sansal, Pascal Bruckner, Philippe Val et tant d’autres qui furent à mes côtés dès octobre 2015. Comme aussi à tant de citoyens, connus ou non, solidaires via le comité de soutien  (plus de 2500 personnes)  animé par Barbara Lefebvre. Le reste, on le laisse à l’écume de l’histoire.

Georges Bensoussan, vous aviez interrogé le Tribunal : Est-ce moi qui dois me trouver devant ce tribunal aujourd’hui ? N’est-ce pas l’antisémitisme qui nous a conduits à la situation actuelle qui devrait être jugé ? Et Finkielkraut vous faisait écho en dénonçant cet antiracisme dévoyé qui demandait à la Justice de criminaliser une inquiétude, au lieu de combattre ce qui la fondait. Deux ans après ce 25 janvier, l’atmosphère n’a-t-elle pas empiré ? Onze mois pour reconnaître presque en se pinçant le nez la dimension antisémite de l’assassinat de Sarah Halimi…

L’atmosphère est rigoureusement la même : elle n’a d’ailleurs aucune raison d’avoir changé. Car si l’on comprend le sens profond de la « crise juive de la société française », on entendra qu’il s’agit d’abord d’une crise de la nation française qui dépasse, et de loin, le sort de la  communauté juive. Même si c’est elle qui en paie aujourd’hui le prix le plus lourd.

Plusieurs causes profondes sont à l’œuvre qui signent le départ programmé des Juifs de France. Par « départ », il ne faut pas entendre le seul franchissement des frontières vers d’autres destinations (dont l’État d’Israël évidemment). Il s’agit, plus souvent, d’un exil intérieur qui prend la forme d’une « marranisation » des consciences et des comportements. Mais qui s’incarne aussi dans cet exode interne qui, ces vingt dernières années, a vu la Seine-Saint-Denis, par exemple, perdre la plus grande partie de ses communautés juives.

Penser que telle ou telle déclaration d’un responsable politique, martiale, déterminée et généreuse parviendrait à endiguer cette dérive, c’est faire preuve d’une candeur touchante. Comme aussi estimer qu’y concourra la mise en place d’un nouveau comité, ou d’un énième pôle de vigilance contre l’antisémitisme.  Ou juger aussi que l’éducation à la « tolérance », à l’« accueil de l’Autre » et à la promotion du « vivre ensemble », renforcée évidemment  par un  surcroit d’enseignement de l’histoire de la Shoah,  viendra à bout du fléau qui mine la société juive de France, c’est faire preuve d’une naïveté sociologique surprenante.

Si l’on veut comprendre ce qui nous a mené là, il vaut mieux lire Jacques Julliard, Jean-Pierre Le Goff, Christophe Guilluy, Louis Chauvel et quelques autres dont Michèle Tribalat et Christopher Caldwell pour le versant démographie. On comprendra alors mieux de quoi il s’agit. Et qu’en conséquence, au-delà des déclarations de bonnes intentions, tout laisse à penser que l’abandon des Juifs de France est en marche. Parce qu’il épouse aussi, et surtout, la logique de fragmentation sociale et géographique qui conduit à l’abandon des classes populaires par une partie des élites de ce pays. Et d’abord par la gauche institutionnelle comme l’ont tôt montré Eric Conan (dès 2004…) et Jacques Julliard.

Pour l’heure, avec l’abandon progressif des Juifs (voyez les tergiversations auxquelles ont donné lieu la laborieuse reconnaissance de la nature antisémite de certains crimes, à commencer bien sûr par celui de Sarah Halimi), et en dépit des bonnes intentions exprimées et réitérées au sommet de l’Etat, qu’il soit de droite ou de gauche d’ailleurs, certains espèrent acheter la paix sociale. Ou au moins obtenir un répit pour entretenir, un temps encore, cette illusion dans l’entre soi médiatique et géographique qui est le leur.  Espérons simplement pour eux que cela ne s’effondre pas trop vite sous le poids des réalités sociologiques et démographiques du pays.  Or, ces réalités, vous ne les entendrez guère analysées dans le discours médiatique dominant qui caractérise cet entre soi bourgeois que j’évoquai plus haut, marqué par cette posture morale qui se donne à elle même l’image flatteuse de l’« ouverture d’esprit » et de l’ « amour de l’Autre ». Reléguant tout contradicteur à son « simplisme », à sa « bêtise » et à sa « sécheresse d’âme et de cœur ». Autrement dit, moins à l’erreur qu’au camp du mal qui vous campe en retour,  vous, en figure du bien et de la vertu.

C’est là répondre d’ailleurs à la question que vous me posiez en début d’entretien sur ma présence dans les médias. Ce sera rapide : ma présence est quasi nulle, à quelques exceptions près dont la votre, Marianne et Le Figaro. Tel est d’ailleurs le but de ce vacarme procédurier, me décréter infréquentable sous le poids de l’accusation de racisme et faire en sorte qu’on se détourne de moi. La grégarité médiatique et l’absence de courage font le reste. Je n’ai, par exemple, plus jamais été invité à France Culture, pourtant la station de l’« esprit d’ouverture ». Je fais partie de ces présences « sulfureuses » qu’on qualifie généralement de « clivantes » lorsque l’on veut les écarter. Cela participe de cette instrumentalisation de l’antiracisme,  analysée depuis plus de vingt ans déjà par Paul Yonnet et Pierre-André Taguieff. Un antiracisme dévoyé qui finit par verser dans ces accusations diabolisantes qui résonnent comme l’écho lointain des procès en sorcellerie du XVII° siècle.

On fabrique un monstre moral pour mieux l’ostraciser, c’est à dire pour le faire taire. Ce qui rejoint aussi, il est vrai, cette tendance de fond des sociétés démocratiques que Tocqueville nommait la tyrannie de la majorité. Je voudrais vous rappeler ces lignes  vieilles de près de deux siècles, tirées de De la démocratie en Amérique   (1835) : « Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans ; il lui semble qu’il n’en a plus, maintenant qu’il s’est découvert à tous ; car ceux qui le blâment s’expriment hautement, et ceux qui pensent comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s’éloignent. Il cède, il plie enfin sous l’effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s’il éprouvait des remords d’avoir  dit vrai. »

Les Juifs de France se sentent abandonnés ? Vous dites que la paix sociale, en France, est en train de s’acheter sur le dos des Juifs. Préserver la paix civile au détriment, comme d’habitude, des avanies imposées aux Juifs. Et que cet abandon est allé de pair avec celui des classes les plus populaires… 

Au Maghreb colonial, lors d’exactions antisémites  perpétrées par la population arabe, l’administration française demandait discrètement à la justice de ne pas avoir la main « trop » lourde en matière de verdict. Moins par antisémitisme que par crainte d’avoir à affronter la « rue arabe ».  Nous vivons présentement, en France, une forme de transposition de ce schéma colonial. Il ne s’agit pas de « post colonialisme » comme le prétendent ceux qui espèrent réactiver au cœur de l’Hexagone les combats anticolonialistes de jadis. En feignant de voir à l’œuvre en France, au mépris de toute réalité, un « Etat raciste ». Il s’agit d’autre chose : les schémas antisémites venus du Maghreb colonial et précolonial ont été importés par la vague migratoire des quarante dernières années. Nier cette réalité et la force de ces stéréotypes antijuifs, c’est seulement démontrer qu’on ignore l’histoire du Maghreb à laquelle on préfère une légende tissée de bons sentiments sur fond de « vivre ensemble », une belle histoire qu’en 1948, hélas, la création de l ‘Etat juif aurait brisée.

En France, ces stéréotypes antijuifs ont été réactivés à la deuxième, voire à la troisième génération, nourris par le ressentiment et la jalousie sociale vis-à-vis d’une communauté juive traditionnellement méprisée au Maghreb (« yahoudi hashak ! ») mais ici bien intégrée et généralement de haut niveau socioculturel A  l’époque de la rédaction des Territoires perdus de la République, en 2002 déjà, nous avions compris qu’il fallait déconnecter cet antijudaïsme culturel du conflit israélo-arabe. Au risque, sinon, de ne pas voir  l’aspect endogène de cette situation. On le voit plus clairement aujourd’hui où même quand l’actualité de ce conflit parait plus calme, le fond de l’air, dans de nombreux quartiers, demeure marqué par l’antisémitisme. Et pour peu que ce conflit soit réactivé demain, comme ce fut le cas en 2014, on pourrait craindre un retour de la violence. Nombre de Franco-Israéliens rencontrés récemment m’ont d’ailleurs dit combien les violences de juillet 2014 avaient pesé dans la décision de leur départ.  Avec au cœur le sentiment d’une République qui ne les protégeait plus (alors même que le gouvernement dirigé par Manuel Valls était l’un des plus vigilants en la matière).   Nombre d’entre eux me l’ont dit sur le ton du chagrin, ils avaient le sentiment, qui perdure jusqu’aujourd’hui, que ce pays qu’ils aimaient (et aiment encore souvent) de toute leur âme était en train de les abandonner. On a à peine commencé à écrire l’histoire de ce divorce tragique.

Georges Bensoussan, alors que le BNVCA parla, vous concernant, d’un procès en sorcellerie et Boualem Sansal d’un contre-sens intellectuel, accusant ceux qui vous avaient assigné de culture de la confusion pour avoir ainsi prêté la main au CCIF, je me demandais où étaient le CRIF et le Consistoire. 

Il s’agit moins de distribuer des bons ou des mauvais points que de comprendre les logiques d’appareil qui ont conduit certains à déserter. Par intérêt institutionnel, par intérêt de classe aussi comme par frilosité et absence de vision, avec la même « intelligence politique » dont avaient preuve dans le passé, de l’Affaire Dreyfus à 1940, une partie des élites juives de France. C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il n’y a pas de  « communauté juive », mais une société juive traversée de conflits et tissée, elle aussi, de cette cascade de mépris qui fait les hiérarchies sociales. On a honte de proférer une telle banalité, mais il le faut tant la négation des rapports sociaux habitent généralement les logorrhées moralisatrices d’aujourd’hui : on ne perçoit pas la réalité de la même façon selon qu’on appartient à des milieux plus ou moins bien dotés culturellement, économiquement et socialement. Et qui nous font sentir notre existence plus ou moins légitime. Cela dit, je rends hommage ici au Consistoire central, à Joël Mergui, comme au Grand rabbin de France, Haïm Korsia, soutien des premiers jours.

Georges Bensoussan, face à un Mohammed Sifaoui et son biberon empli d’un lait fabriqué en Israël, ou une Nacira Gjuénif , leur El Youd, hachek dit expression figée, il existe des Boualem Sansal qui corroborent vos emprunts à Smaïn Laacher et ont affirmé que dire que l’antisémitisme relevait de la culture, c’était simplement répéter ce qui était écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée, des Saïd Ghallab qui écrivirent[1], sous le titre Les Juifs vont en enfer, que la pire insulte qu’un Marocain pouvait faire à un autre, c’était de le traiter de Juif, ajoutant : c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi…

Marc Weitzmann, dans Une famille française, se basant sur les conversations de parloir entre Zoulijha et le frère de Mohamed Merah[2], parle d’un clan drogué à la violence et à l’antisémitisme. D’une rencontre entre l’Histoire et la pathologie. De l’ultra réalisme d’une violence irréelle. D’un long délire toxique où la réalité sociale se dissout. Cette conversation, elle ne fait qu’illustrer ce qui vous a conduit au Tribunal ?

Ces vérités sont aveuglantes au sens premier du terme. Elles sont si terribles qu’elles empêchent de voir et qu’en effet elles ne sont pas vues. Sans en référer aux études savantes, innombrables, sur le sujet (surtout en anglais), et sans même reprendre mon propre travail Juifs en pays arabesLe grand déracinement, 1850-1975 ( Tallandier, 2012), et qui est d’ailleurs, pour partie, à l’origine de cette cabale judiciaire, je voudrais rappeler les paroles prononcées le 8 novembre 2017, lors d’une émission animée par David Pujadas sur LCI, par Amine El Khatmi, président de l’association « Printemps républicain » : « Il y a un antisémitisme historique qui se transmet dans un certain nombre de familles arabes ou musulmanes dans nos quartiers, déclarait-il, et vous avez des générations d’enfants (…) où l’on élève des enfants en leur expliquant que le yahoudi, c’est-à-dire le juif en arabe, est l’ennemi numéro un, sur fond aussi d’importation du conflit israélo-palestinien. Quand vous avez des générations de gamins qui sont élevés dans ces schémas là, qui considèrent que ce schéma est le seul normal puisque c’est le seul qu’on leur instruit et fait passer, on leur explique que le Juif est la figure honnie numéro un, comment voulez-vous ensuite que ces enfants ne se construisent pas et ne s’élèvent pas dans la détestation à la fois d’Israël mais aussi du Juif. »

La veille, dans le journal Le Monde (7 novembre 2017), le producteur de cinéma franco-tunisien Saïd Ben Saïd écrivait : « La lecture littérale du Coran, dépourvue de tout contexte historique, donne lieu depuis un siècle et demi environ à des propos délirants sur les Juifs. Le Coran comporte un grand nombre de versets concernant les Juifs dont certains leur sont très hostiles. Enfants, nous les apprenions par cœur à l’école. Les Juifs étaient pour nous perfides, falsificateurs, immoraux, diaboliques etc. »

Un mois plus tôt, à Paris, au procès d’ Abdelkader Merah, on avait entendu Abdelghani, l’un des trois frères, déclarer : « J’ai grandi dans une famille qui cultivait la haine du Juif, la haine de la France.  (…) « Ma mère m’a dit : regarde ce que font les Juifs aux enfants palestiniens. On en tuera autant qu’ils en ont tué. Les Arabes sont nés pour détester les Juifs ». Elle disait aussi : « les Juifs détiennent le monde et prennent le travail des autres.»

Qu’après de tels constats, je sois traduit en justice il y a là quelque chose  d’irréel, voire de délirant comme le signe d’une société engluée dans un schéma orwellien de servitude et de peur. Et de l’entrée dans une ère du soupçon généralisé. C’est ainsi que ce second procès est perçu en France et surtout à l’étranger.

Doit-on se résoudre à étudier l’antisémitisme nazi, stalinien, communiste, et à se taire devant l’antisémitisme issu du monde arabo-musulman, tabou majeur au nom des fameux Pas d’amalgame et reproches d’islamophobie? Doit-on accepter que les plaques commémoratives rendant hommage aux victimes du terrorisme islamiste ne qualifient pas le dit terrorisme. Serge Hajdenberg dit bien qu’il n’est pas de victimes sans bourreau. 

En deux mots, je vous rappellerai ce propos du président de la République, M. Emmanuel Macron, au dîner du CRIF le 7 mars dernier : « Il ne saurait y avoir de lutte efficace contre l’antisémitisme sans nommer le mal ».