Comment l’Education nationale noie la haine des Juifs dans la lutte contre les discriminations

Comment l’Education nationale noie la haine des Juifs dans la lutte contre les discriminations

 

Dans le formatage de la pensée, l’école a pris une part prépondérante. Avec les meilleures intentions du monde, elle contribue à nier l’émergence d’un antisémitisme musulman en le noyant dans une myriade de « racismes » réels ou imaginaires.

 

Explorons le Réseau Canopé, éditeur sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale. Les supports pour « agir en classe » de sa rubrique « Eduquer  contre le racisme et l’antisémitisme » sont édifiants. Fruits d’un partenariat annoncé entre la DILCRAH (Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT), le Ministère de l’Education et l’Institut Français de l’Education), ils donnent à voir une série de témoignages.

Témoignages en vrac

Citons-les en vrac. Abdelkader Goutta, fils de harkis, témoigne de ma dureté du camp de Rivesaltes, de la méfiance née de la guerre d’Algérie « et de ceux qui le regardaient de travers mais sont devenus ses meilleurs amis ». Lina Jackson raconte en 1997 le rejet des Roms dans l’Europe d’avant la seconde guerre mondiale. Anne Altmann et Hélène Frydman évoquent l’antisémitisme de la fin des années 30. Antonio Cordoba Alcaide explique qu’il est devenu français « parce qu’il voulait être fonctionnaire », Roland Rutili « ne commettra pas l’erreur qu’ont commis ses parents de ne pas lui parler italien » et l’enseigne à sa petite fille pour « pérenniser ses racines ». Samia Messaoudi « ne voyait pas de différence avec ses copines Marie-Laure et Hélène » mais devait cacher ses mains au henné « parce que l’on trouvait ça sale ». Enfin Yamina Benchenni explique que bien que née en France, elle n’est devenue française qu’en 1990 car « si eux ils pensent qu’on n’est pas français, pourquoi moi je dois l’être ?», puis raconte le meurtre de son frère par un militant du Front National alcoolique.

Nous sommes loin de Patrice Quarteron. Seule Gaye Petek, rentrée à la maison en pleurs après un cours d’histoire parlant des « turcs barbares » éclaire de la sagesse de son père ces récits, en évoquant sa réponse consolatrice : « Il y a des sales pages dans l’histoire de tout le monde ». Le parti pris idéologique est donc posé : le Français de souche est empli de préjugés racistes qui font souffrir l’immigré. Un dessin animé permet même de s’en convaincre dès le plus jeune âge.

Légitimer « l’islamophobie »

Les enseignants régulant au quotidien les conflits entre élèves d’origine gitane et maghrébine, ceux dont les collégiens subissent le racisme anti-blanc décrit par Tarik Yildiz et bien sûr ceux confrontés à l’antisémitisme n’ont qu’à circuler, il n’y a rien à voir.

Pourtant, Canopé a su faire preuve d’une très grande réactivité à l’actualité employant dès la page d’accueil de la rubrique « Education contre le racisme » le terme d’islamophobie,  concept controversé ainsi légitimé.

Les enseignants sont en première ligne face aux effets du communautarisme et désarmés. D’autant plus désarmés qu’un tropisme pousse souvent leur cœur à gauche, parfois jusqu’à ces espaces où la défense de l’opprimé mène à épouser la cause palestinienne, comme le montre le site de Sud Education. Le piège se referme alors. Comment lutter contre l’antisémitisme des élèves nourri, entre autres, d’une vision orientée du conflit au Proche-Orient, sans une solide formation factuelle et historique démêlant l’écheveau ?

Shoah pour tous

Alors, on se replie sur ce que Régis Debray nomme l’ « abus de mémoire qui ne permet plus de regarder l’histoire en face, hic et nunc » : l’enseignement de la Shoah, évidemment essentiel et nécessaire, mais qui produit ici l’effet inverse de celui attendu, puisque, dans leur vision du monde, ces néo-antisémites s’identifient aux Palestiniens victimes de ces nouveaux nazis que sont pour eux les Israéliens.

Que penser de « cette résignation et cette indifférence des professeurs » face au départ des élèves juifs de leur lycée dont parle Jean-Pierre Obin ou de ceux commentant ce phénomène par : « Ils n’étaient pas assez nombreux pour se défendre » ? Que répondre à cette amie conteuse qui s’est entendu dire, en fin de spectacle dans un établissement scolaire, « Vous êtes juive Madame ? C’est dégueulasse ! » et à qui les enseignants ont exprimé leur sollicitude sans juger utile de faire formuler des excuses à l’élève? Comment accepter de travailler dans une école maternelle dont l’équipe a décidé de ne plus faire fabriquer des étoiles pour décorer à Noël, « pour ne pas avoir de problèmes »?

Les hussards noirs étouffés

Enfin, il est désormais indispensable de  reconnaitre que les communicants autant que les idéologues achèvent d’étouffer les derniers hussards noirs. Jean-Pierre Obin lui-même reconnaît « la tendance de l’institution à dissimuler les faits déplaisants afin de préserver l’image de l’école publique ou comme on dit de nos jours, à « communiquer » autrement dit à livrer une version édulcorée et édifiante de certains faits plutôt qu’à en informer honnêtement le public ». Lire comment cet inspecteur général de l’Education nationale prit conscience en 1996 de la gravité de la situation entre élèves juifs et « arabes » et tenta, en vain d’agir est effarant : « J’alertai de manière circonstanciée, dans ma note de synthèse sur l’Académie de Lyon, les deux rapporteurs nationaux. Je n’en retrouvai nulle trace dans le rapport national » rédigé par Catherine Moisan et Jacky Simon. Force est hélas de constater que lorsque sa parole, claire et sans ambages, parvint enfin sur le bureau d’un ministre, elle ne fut pas plus suivie d’action sur le sujet que le rapport Stasi qui, en 2003 parlait déjà explicitement de ce nouvel antisémitisme.

Il semble donc que ce soit une lutte contre la culture d’entreprise de l’Education nationale mêlant totems, tabous, omerta et  plans de communication  qu’il reste à entreprendre. Jean-Pierre Obin concluait son rapport en soulignant « qu’il était chez les responsables deux qualités qui permettent beaucoup et qu’on devrait  davantage rechercher, développer et promouvoir à tous les niveaux (…), la lucidité et le courage ». Nous en sommes toujours là.

Alors bien sûr, aujourd’hui, on ne peut que se réjouir de voir cette part enfouie de l’antisémitisme atteindre l’agora. Souhaitons que nous parvenions toujours à y nommer clairement et promptement les faits qui en relèvent.  Et n’oublions pas qu’Aristote  nous a prévenus : « Partout où l’éducation a été négligée, l’État en a reçu une atteinte funeste ».

 

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Günther Jikeli : « Oui, il y a un antisémitisme spécifiquement musulman »

Günther Jikeli : « Oui, il y a un antisémitisme spécifiquement musulman » Selon l’universitaire allemand, il est hypocrite et dangereux de nier que les préjugés contre les juifs sont plus répandus parmi les populations musulmanes en Europe.

Manifestation pro-palestinienne à Paris en 2014. Le conflit israélo-palestinien “n’est qu’un déclencheur”, qui se greffe sur des préjugés antisémie préexistant selon le chercheur allemand Gunther Jikeli.

Il y a une semaine, le « Manifeste contre le nouvel antisémitisme », lancé à l’initiative de Philippe Val, provoquait une polémique nationale. On y trouvait un parallèle simplificateur avec Vatican II (non, l’Église catholique n’a pas « aboli » son antijudaïsme par la grâce d’un concile de quatre ans), l’utilisation plus que contestable du terme « épuration ethnique », l’idée qu’un « silence médiatique » entourerait les récents assassinats de juifs français ou l’invitation à frapper « de caducité » les versets du Coran « appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants » (faudrait-il alors aussi réécrire le génocide de Sodome et Gomorrhe dans la Genèse ?).

Mais au-delà des mots choisis, la pétition posait le débat : ce « nouvel antisémitisme » a-t-il pour source principale l’islam et les musulmans ?

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Parallèlement, l’Allemagne est elle aussi en émoi. À Berlin, un Israélien arabe portant la kippa a filmé son agression par un réfugié syrien. Il voulait montrer « combien il est horrible, ces temps-ci, de se montrer comme juif dans les rues de Berlin ». L’attribution d’un prix Echo aux rappeurs Kollegah et Farid Bang, aux paroles plus que douteuses (« mon corps plus affiné que ceux des prisonniers d’Auschwitz », un appel à « commettre à nouveau un Holocauste »…) a également fait scandale. Face au tollé (le chef Daniel Barenboïm, grande conscience œuvrant pour la paix israélo-arabe, a notamment rendu ses trophées), ces Victoires de la musique allemandes ont été supprimées.

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Professeur associé à l’Institut d’étude de l’antisémitisme contemporain de l’université de l’Indiana, l’historien et chercheur allemand Günther Jikeli travaille depuis longtemps sur ce sujet brûlant. En 2015, cet universitaire trilingue publiait le passionnant Antisemitic Attitudes Among Muslims in Europe. Why Young Urban Males Say They Don’t Like Jews (Indiana University Press), basé sur une centaine d’entretiens avec des jeunes musulmans à Berlin, Paris et Londres, et tentant de comprendre le niveau élevé de stéréotypes contre les juifs au sein de cette population. Pour Günter Jikeli, les données disponibles ne font aucun doute : si l’antisémitisme reste répandu notamment au sein de l’extrême droite et dans l’extrême gauche antisioniste, il est en Europe significativement plus élevé parmi les musulmans que chez les non-musulmans. Pour lui, l’existence d’un antisémitisme spécifiquement musulman est une réalité qu’il ne faut pas nier, tout comme il existe un antisémitisme spécifiquement chrétien. Reste à en comprendre les causes, sans stigmatiser les musulmans dans leur ensemble.

Le Point : En France, l’assassinat de Mireille Knoll et la publication d’une pétition contre un « nouvel antisémitisme » ont ravivé le débat autour de la montée d’un antisémitisme musulman. Dans votre pays aussi, l’agression à Berlin d’un Israélien portant la kippa ou l’attribution d’un prix à des rappeurs faisant des références à la Shoah a suscité une émotion nationale. Qu’en pensez-vous ?

Günther Jikeli : Depuis deux ou trois ans, il y a un grand malaise au sein des communautés juives. Je l’observe en me rendant dans les conférences en Allemagne, en France ou en Autriche. Beaucoup de juifs sont inquiets. Au moment de la vague de réfugiés en 2015, des représentants juifs en Allemagne ont verbalisé leur peur. À Berlin, c’est ainsi un réfugié syrien qui vient d’agresser un Israélien arabe qui portait la kippa. L’année dernière, j’ai mené une série d’entretiens avec 150 réfugiés originaires de Syrie ou d’Irak, que ce soit individuellement ou par groupes. Nous avons constaté que la haine contre Israël et contre les juifs était assez répandue, surtout à travers des théories du complot.

Je distingue deux sources principales de l’antisémitisme chez ces réfugiés en particulier. Il y a d’abord le panarabisme et l’idéologie du parti Baas qui diabolise Israël. Les jeunes Syriens apprennent dans leurs livres scolaires qu’Hitler est un homme fort qui s’est défendu contre les juifs. C’est une image, disons neutre, du nazisme. Ces personnes m’ont aussi expliqué que chaque matin, dans l’école, elles étaient obligées de louer le régime et l’unité arabe contre l’impérialisme sioniste.

Souleimane – Mennel et la petite chanson complotiste

La deuxième source principale est une certaine interprétation de l’islam qui inclut des images négatives des juifs. On constate cependant que les minorités sont moins touchées par cet antisémitisme, que ce soit les Kurdes (qui selon les statistiques représenteraient 30 % des réfugiés venus en Allemagne) ou les yézidis.

Mais il existe d’autres d’inquiétudes pour les juifs dans mon pays. L’AfD n’est pas un parti nazi, mais en son sein il y a des néonazis qui propagent des théories du complot. L’AfD a deux sujets principaux : la lutte contre l’immigration, mais aussi le révisionnisme par rapport au rôle de l’Allemagne dans la Seconde Guerre mondiale. Enfin, il y a la gauche anti-impérialiste pour qui les Palestiniens sont des victimes sans fautes, et qui estime qu’Israël comme les États-Unis sont les pires impérialistes. Dans cette perspective, les juifs sont soupçonnés en permanence de soutenir un État diabolique. Ce n’est pas nouveau, mais ce courant a un impact grandissant dans les médias ou chez les universitaires, avec un discours en noir et blanc sur le conflit israélo-palestinien.

Dans votre livre Muslim Antisemitism in Europe, vous expliquez que toutes les études montrent que l’antisémitisme est significativement plus élevé parmi les musulmans que parmi les non-musulmans en Europe…

D’un point de vue de la recherche, il n’y a aucun doute sur ce phénomène. Je trouve d’ailleurs surprenant que ça surprenne les gens. Il y a beaucoup d’hypocrisie derrière ça. En 2015, une enquête internationale de l’Anti-Defamation League montrait que 49 % des musulmans français interrogés étaient d’accord avec au moins six des onze déclarations antisémites qui leur étaient présentées, contre 17 % dans l’ensemble de la population. Selon le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), les actes violents antisémitismes commis par des « agresseurs arabes-musulmans » ont, à partir de 2000 dépassé ceux commis par l’extrême droite. Mais, en 2012, la CNCDH a supprimé cette catégorie « agresseurs arabes-musulmans », il est vrai discutable. En 2013, une étude menée par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne sur 5 847 citoyens européens s’identifiant comme juifs montrait que du point de vue des victimes, 40 % des auteurs présumés de menaces et actes de violence antisémites et 27 % de ceux de harcèlement antisémite étaient désignés comme musulmans.

Les enquêtes révèlent aussi l’ampleur de l’antisémitisme dans les pays arabes ou majoritairement musulmans. Je rappelle que Mein Kampf a été un best-seller en Turquie en 2005. Ce qui ne veut bien sûr pas dire que tous les musulmans soient antisémites. Mais dans toutes les études sur l’antisémitisme qui font une distinction entre musulmans et non-musulmans, on constate ce phénomène de surreprésentation.

« D’un point de vue de la recherche, il n’y a aucun doute sur ce phénomène »

Quelles en sont les raisons ?

En interrogeant, entre 2005 et 2007, une centaine de jeunes musulmans à Paris, Berlin et Londres, j’ai vu émerger quatre catégories de justifications. Il y a d’abord chez ces jeunes un antisémitisme classique, basé sur le complotisme, selon lequel « les juifs sont tous riches », « dominent le monde », « sont trop présents dans les médias ». Ensuite, il y a l’antisémitisme qui repose sur une vision manichéenne du conflit israélo-palestinien. Certains m’ont expliqué que la Shoah n’était pas pire que ce que font subir les juifs aux Palestiniens. Or, si on réfléchit deux secondes, on sait bien qu’il n’y a pas de camp de concentration et de politique d’extermination dans ce conflit. Cette comparaison ne fait aucun sens, même si on estime que tous les Palestiniens souffrent. Des jeunes musulmans m’ont aussi affirmé que les juifs tuent des petits enfants (il y a peu de distinction entre le gouvernement d’Israël, les Israéliens et les juifs). C’est un vieux stéréotype du Moyen Âge (expliquant que les juifs tuent des enfants pour utiliser leur sang à des fins rituelles) qui est ici ravivé, avec l’idée qu’au-delà des victimes de guerre, Israël prend plaisir à assassiner les jeunes Palestiniens.

On peut cependant se demander si c’est le conflit israélo-palestinien qui a été importé en France, comme l’a dit récemment Emmanuel Macron, ou si, comme le montrent des données, les images de ce conflit à la télévision ou sur Internet ne font que renforcer et émotionnaliser des stéréotypes antisémites pré-existants. Durant les années où ce conflit est plus prononcé, comme lors de la deuxième Intifada, on constate une hausse d’actes antisémites. Mais ces actes sont commis parce qu’il y a en amont une pensée antisémite. Le conflit n’est qu’un déclencheur, ce n’est pas, selon moi, une source première de l’antisémitisme.

Outre le complotisme classique et les justifications vis-à-vis d’Israël, il y a une haine anti-juive présentée comme étant une composante même de l’identité musulmane ou du Coran. C’est une pensée particulièrement dangereuse, car si on estime que juifs et musulmans sont des ennemis éternels, on n’a pas le choix. Les jeunes musulmans interrogés ont fait des références à l’histoire et au Coran, mais souvent de manière très fragmentée. La plupart ne connaissent pas vraiment les textes, ont entendu ça de quelqu’un allant souvent à la mosquée. Certains m’ont expliqué que les juifs ont essayé de tuer Mahomet ou qu’ils ont falsifié le Coran. Si on pense effectivement que, dans le Coran, chaque mot est dicté par Dieu, et qu’on sait qu’on retrouve à peu près les mêmes histoires dans le Coran et la Torah, que fait-on de cette autre version ? Du fait de ce dogme, il est très difficile dans le monde islamique d’argumenter contre un antisémitisme lié à l’identité même des musulmans, et de discuter du contexte historique dans lequel a été élaboré le Coran.

Enfin, j’ai distingué une dernière catégorie avec un antisémitisme qui se passe de justifications ou d’argumentations. Des personnes interrogées m’ont dit « je n’aime pas les juifs », et trouvaient ça tellement naturel qu’elles n’éprouvaient même pas le besoin de s’expliquer. Cela est renforcé par le fait qu’en France, « feuj » est devenu un terme négatif, une sorte de norme en soi.

« Le conflit [israélo-palestinien] n’est qu’un déclencheur, ce n’est pas, selon moi, une source première de l’antisémitisme »

Vous avez aussi montré qu’une partie des jeunes musulmans en Europe ont une perception différente de la Shoah…

En 2010, le journal Die Zeit publiait une étude portant sur des Allemands originaires de Turquie. 68 % admettaient qu’ils en savaient peu sur la Shoah et 40 % estimaient que les Allemands originaires de Turquie n’avaient pas à étudier ce sujet. En Grande-Bretagne, un sondage de 2006 montrait que seulement un tiers des musulmans croyaient que la Shoah avait eu lieu comme nous l’enseignent les historiens, et 17 % pensaient que c’était très exagéré. Cela illustre bien le problème de comment la Shoah est enseignée, notamment en Allemagne. Les livres sont très centrés sur nous les Allemands. Cela exclut ceux qui sont venus dans ce pays après la Seconde Guerre mondiale. C’est évidemment très compliqué à enseigner, car il faut d’un côté faire réaliser que la Shoah appartient à l’histoire humaine globale, et en même temps, qu’elle s’inscrit dans un contexte spécifique. Je suis né à Cologne, dans une région où la grande entreprise, Bayer, a utilisé en masse le travail forcé. À côté des grandes villes allemandes, Berlin ou Munich, on trouve des camps de concentration. Et évidemment, les nazis et la société allemande étaient responsables pour la Shoah. On ne peut pas faire abstraction de ça. Mais il faut aussi trouver d’autres pédagogies afin que les Allemands issus de l’immigration ne se disent pas : « cela n’est pas notre histoire ». Alors que j’interrogeais les réfugiés syriens, beaucoup m’ont dit qu’il n’était pas possible que 6 millions de juifs aient été exterminés. Ils me citaient plutôt le chiffre de 1 million. Mais d’autres réfugiés ont aussi, depuis qu’ils sont en Allemagne, pris conscience de l’ampleur de ce génocide, sont choqués et veulent en savoir plus. Il ne faut pas généraliser, mais il faut en tout cas confronter ces nouveaux arrivants à la réalité, et ne pas les laisser dans des stéréotypes. Ce travail, hélas, ne se fait pas suffisamment dans les écoles. Souvent, on excuse des élèves d’origine étrangère, on se dit « ce sont des musulmans, c’est normal qu’ils aient une vision différente de l’histoire ». Il y a trop de tolérance vis-à-vis de ça.

Y a-t-il donc un antisémitisme spécifiquement musulman comme vous l’avez affirmé dans une récente tribune parue dans Le Monde  ?

Personne ne contestera qu’il existe un antisémitisme spécifiquement chrétien. Le christianisme est, au départ, une secte juive qui s’est séparée du judaïsme. Dans ce contexte, les juifs ont été perçus comme étant les assassins du fils de Dieu, ce qu’évidemment aucun bouddhiste n’affirmera ! Cet antisémitisme lié au christianisme existe toujours, mais est devenu minoritaire dans la plupart des pays. Ce sont plutôt les stéréotypes liés au complotisme, comme l’idée que « les juifs sont tous riches », qui persistent. De la même façon qu’il y a un antisémitisme spécifiquement chrétien – ce qui ne veut pas dire que le christianisme est forcément antisémite – , oui, il y a un antisémitisme spécifiquement musulman, lié à la religion et à son histoire.

« Souvent, on excuse des élèves d’origine étrangère, on se dit “ce sont des musulmans, c’est normal qu’ils aient une vision différente de l’histoire”. Il y a trop de tolérance vis-à-vis de ça »

Les problèmes d’intégration, les discriminations sociales n’expliquent-ils par pourquoi l’antisémitisme est plus représenté chez des jeunes musulmans que dans le reste de la population ? Pour l’anthropologue Matti Bunzl, il faut l’inscrire dans un contexte anticolonialiste, les juifs étant assimilés au gouvernement ou à l’impérialisme…

Voilà une grosse connerie ! Si on pense que juifs sont liés à l’État, c’est déjà de l’antisémitisme. Essayer d’expliquer l’antisémitisme par l’antisémitisme, ça n’a aucun sens. En ce qui concerne les problèmes d’intégration, plusieurs études montrent que le niveau d’éducation n’a pas un grand impact sur le niveau d’antisémitisme parmi les musulmans. Je trouve cela étonnant. J’ai des explications en ce qui concerne les réfugiés syriens : alors que nous évoquions les causes de la guerre en Syrie dans un entretien en groupe, un professeur d’arabe à l’université m’a assuré que toutes les guerres sont planifiées et m’a cité deux passages des Protocoles des Sages de Sion. Une autre personne a alors déclaré : « si le professeur le dit, c’est que c’est vrai ». En Syrie, les théories du complot étaient enseignées dans les écoles, faisaient partie de la propagande. Ceux qui ont un niveau d’éducation plus élevé étaient ainsi aussi plus susceptibles de lire cela. Mais en dehors du cas des réfugiés syriens, je n’ai pas d’explications. Alors que dans la population en général, les personnes diplômées sont moins antisémites – ou en tout cas expriment moins leur ressentiment antisémite, car on leur a appris que cela ne se faisait pas socialement -, cela ne semble pas être le cas parmi les populations musulmanes en Europe.

Parmi les jeunes musulmans que vous avez interrogés, certains étaient, bien sûr, totalement imperméables à tout antisémitisme. Avaient-ils des caractéristiques communes ?

C’est la grande question. On n’a pas encore trouvé le facteur qui explique pourquoi quelqu’un est antisémite ou pas. Mais en toute logique, si on est quelqu’un d’assez individualiste, d’indépendant, on va moins croire par exemple à l’affirmation que « les musulmans et les juifs sont des ennemis mortels ». Cela protège contre les identifications collectives. D’autre part, si on est convaincu que tout le monde doit être traité de la même façon, et que tous les êtres humains ont des droits, on va se méfier face à des préjugés visant une minorité. J’ai aussi constaté, parmi les jeunes musulmans que j’ai interrogés, que ceux qui veulent juste vivre leur vie vont moins avoir tendance à s’identifier au conflit israélo-palestinien ou à partager une haine ancestrale. Pour eux, l’obsession pour les juifs n’aide pas à avancer. Certains m’ont confié : « Je veux réussir dans mon travail, fonder une famille, je n’ai pas besoin de problèmes supplémentaires. »

En se focalisant sur l’antisémitisme chez les musulmans, n’y a-t-il pas le risque d’essentialiser et de stigmatiser une population elle aussi touché par les préjugés ?

Il ne faut pas stigmatiser et généraliser. Il faut toujours souligner que les individus qui font partie de collectivités musulmanes sont des femmes et hommes de gauche comme de droite, ayant des interprétations personnelles. L’identité musulmane est très variée. Mais je pense aussi qu’il faut donner plus de ressources à ceux qui, parmi les musulmans, critiquent les discours antisémites, car malheureusement, les organisations musulmanes en France ou en Allemagne, la plupart sous influence des Frères musulmans ou autres islamistes, n’ont jamais mené un vrai débat sur le sujet, et se contentent de déclarations politiques. Et puis, selon moi, c’est une forme de racisme si on sait qu’il y a un problème avec l’antisémitisme chez certains musulmans, mais qu’on n’en parle pas. Il faut prendre les individus au sérieux, et écouter tout ce qu’ils disent, même si ça ne vous fait pas plaisir.

« Ceux qui veulent juste vivre leur vie vont moins avoir tendance à s’identifier au conflit israélo-palestinien ou à partager une haine ancestrale »

Certains comparent aujourd’hui l’ « islamophobie » à l’antisémitisme des années 1930. Qu’en pensez-vous ?

Je me demande toujours pourquoi on fait cette comparaison entre la haine contre les juifs dans les années 1930 et la haine contre les musulmans. Je crois que cette mise en parallèle relève d’un besoin politique, car d’un point de vue historique il y a énormément de différences. Premièrement, la France et l’Allemagne d’aujourd’hui sont des démocraties beaucoup plus stables que dans les années 1920-1930. Ensuite, les communautés juives étaient présentes en Europe depuis des siècles, et on leur reprochait plutôt d’être trop intégrées, alors que les musulmans se voient reprocher un supposé manque de volonté de s’assimiler. Alors que les théories raciales étaient acceptées socialement et scientifiquement au XIXe siècle, elles n’ont plus aucune légitimité aujourd’hui. Et alors que les stéréotypes contre les juifs les désignaient comme des entrepreneurs sans foi ni loi, ceux contre les musulmans les présentent de nos jours comme étant arriérés et violents. Il existe aujourd’hui un danger avec les partis populistes, mais ce ne sont pas des organisations fascistes. Il y a bien sûr des discriminations contre les musulmans, mais il n’y a pas de lois de Nuremberg excluant pour des raisons raciales et religieuses une partie de la population de la citoyenneté. Selon moi, ces parallèles visent à faire taire les critiques, et à supprimer le débat. Le terme « islamophobie » est d’ailleurs mal défini, car il mélange la critique de l’islam et des pratiques de l’islam avec la haine et les stéréotypes contre les musulmans. Je préfère le terme « discrimination contre les musulmans », qui est une réalité aujourd’hui en Europe.

La pétition contre le « nouvel antisémitisme » évoque « une épuration ethnique à bas bruit » visant les juifs. Voilà un autre parallèle très discutable…

Je n’aurais pas utilisé ce terme. Je pense que l’expression visait à susciter l’indignation, mais elle donne une interprétation fausse. Il y a un phénomène réel : de plus de plus de juifs ne sentent pas en sécurité dans certains quartiers, et veulent déménager. En Allemagne aussi, quand il n’y a que deux ou trois juifs dans une école, ils vont avoir tendance à la quitter. Mais ce terme « d’épuration ethnique » sous-entend que l’État est complice de cela. Ce n’est pas le cas, même si les États français et allemands doivent faire beaucoup plus pour garantir la sécurité personnelle de tous les citoyens. De nos jours, hélas, les communautés juives ont besoin d’une sécurité plus forte

 

Paris-Match interviewe le chef du Hamas : Le poids des mensonges, le choc de la mauvaise foi

L’hebdomadaire a publié une interview particulièrement complaisante du chef du Hamas à Gaza, réalisée par un mystérieux journaliste.

 

C’est bien connu, Paris-Match ne donne pas toujours dans la nuance.

L’hebdomadaire, dont la devise « Le poids des mots, le choc des photos » est devenue aussi célèbre que le titre lui-même, est réputé pour ses scoops et ses révélations fracassantes.

Est-ce cette recherche du « coup » journalistique qui le fait parfois céder aux sirènes du sensationnalisme et de la propagande ?

C’est la question que l’on peut se poser à la lecture l’interview « exclusive » – et fort complaisante – du chef du Hamas, Ismaël Haniyeh, publiée fin avril par l’hebdomadaire.

 

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Bien entendu, un journal a parfaitement le droit de dépêcher un « envoyé spécial » à Gaza pour interviewer le chef du Hamas.

Mais le minimum que lecteur de Paris-Match est en droit d’attendre, ce sont de véritables questions. Pas de lénifiantes et obséquieuses invites à déployer un discours mensonger, sans la moindre objection de son interlocuteur.

La moindre des choses serait aussi de fournir au lecteur les informations essentielles afin qu’il sache à qui il a affaire et qu’il comprenne les enjeux de l’interview.

Ces règles élémentaires ont manifestement été oubliées par le journaliste Charles Marlot.

Pour s’en convaincre, il suffit de procéder à une revue de détail de l’interview :

 

Le chef du Hamas nous a accordé une interview dans son fief à Gaza

 

… annonce Paris-Match en sous-titre.

 

Mais qu’est-ce donc que le Hamas ?

D’emblée, l’hebdomadaire finasse et sème ses petits cailloux.

Sur l’édition papier (de loin la plus lue, 540.000 exemplaires vendus chaque semaine), silence radio. Le lecteur ne saura rien de cette organisation. Aucun rappel ne viendra l’aider à se rafraichir la mémoire.

Peut-être cette présentation lapidaire – et un rien tendancieuse – a-t-elle soulevé quelques froncements de sourcils au sein du journal ?

Le site internet a donc rajouté ce petit encadré en introduction :

 

L’homme fort de Gaza, aux commandes de ce territoire peuplé de 2 millions de Palestiniens depuis plus de 10 ans, a été placé en janvier sur la liste noire des terroristes par le Département d’Etat américain. Le chef du bureau politique du Hamas n’avait pas parlé à la presse française depuis 2008. Il s’exprime dans un entretien exclusif pour Paris Match.

 

C’est en progrès, mais peut mieux faire. 

En fait, cette précision apportée par le journal manque elle-même de précision. Cela ressemble presque un mensonge par omission : en effet, le Hamas est également classé sur la liste des organisations terroristes de l’Union Européenne.

 

Le décor étant planté, l’interview peut commencer.

Première question du journaliste : « Quelle est la situation à Gaza aujourd’hui ? »

La réponse d’Ismaël Haniyeh justifie que nous la publiions intégralement (les passages en gras ont été soulignés par InfoEquitable) :

 

Après 11 ans de siège et trois guerres successives, des tentatives de déstabilisation politique, sécuritaire et des punitions collectives imposées par l’occupation israélienne, la situation est dramatique, notamment sur le plan humanitaire et économique. Nous faisons actuellement face à plusieurs crises : l’électricité est rationnée à quatre heures par jour au plus, nous sommes à court d’argent et le versement des salaires a été suspendu par l’Autorité palestinienne. Ces conséquences humanitaires et économiques ne doivent pas faire oublier qu’il s’agit bel et bien d’une seule et même épreuve : l’occupation et ses impacts sur Gaza. Chaque crise a pour but d’éloigner le peuple palestinien de la résistance, mais il s’y accroche. Et continue de nous manifester un soutien fort et profond lors des élections locales ou générales, et à d’autres niveaux. C’est un puissant levier pour que le Hamas reste, aux côtés du peuple Palestinien, à la pointe de la lutte contre l’occupant israélien.

 

On a rarement vu autant de contre-vérités et de mensonges formulés en si peu de phrases.

 

  • Non, Gaza ne subit pas un « siège » (définition du dictionnaire TLF, « assiéger » : mettre le siège devant un lieu, une place forte dont on désire s’emparer par la force des armes). Ni le gouvernement, ni l’armée israélienne n’ont la moindre intention d’envahir Gaza. En revanche, le « blocus » imposé à ce territoire est parfaitement légal et a été déclaré en conformité des règles prévues par l’ONU.

 

  • Non, il n’y a aucune « tentative de déstabilisation collective » de la part des Israéliens. Cette accusation venant d’une organisation islamiste qui règne sans partage depuis 11 ans sur la bande de Gaza est tout simplement ridicule.  L’attitude des Israéliens vis-à-vis de Gaza est purement sécuritaire. Elle vise à empêcher les tirs de missiles et de roquettes, les tentatives d’attentats et d’intrusion en Israël via les nombreux tunnels que l’organisation terroriste s’efforce de creuser depuis des années.

 

  • Non, il n’y a  pas de « punitions collectives » infligées à la population de Gaza, otage de la politique du Hamas. Le blocus israélien ne vise qu’à empêcher l’entrée de biens pouvant entrer dans la fabrication de matériels ou installations militaires. Chaque jour, des centaines de camions chargés de denrées et de marchandises traversent la frontière entre Israël et Gaza. Selon les dernières statistiques (2016), 30.000 Palestiniens originaires de la bande de Gaza viennent chaque année se faire soigner dans les hôpitaux israéliens.

 

  • Non, il n’y a plus « d’occupation » israélienne de la bande de Gaza depuis le retrait unilatéral de 2005. Aucun soldat, aucun civil ne s’y trouve. Israël n’a manifesté aucune volonté d’y retourner.

 

  • Evoquer « la résistance » du peuple palestinien est dans ce contexte particulièrement malhonnête. Les lecteurs de Paris-Match ont-ils été informés que dans le vocabulaire employé par le Hamas, « la résistance » signifie en fait les attentats terroristes contre les civils ?

 

  • Non, le « peuple palestinien » ne manifeste pas un « soutien fort et profond » au Hamas. Depuis qu’il a pris le pouvoir à Gaza en 2007, le Hamas n’a organisé aucun scrutin démocratique et fait régner un régime de terreur sur le territoire palestinien.

 

Le reste de l’interview est à l’avenant…

Sur une page entière, le chef du Hamas poursuit sur sa lancée.

« Quel est le but de la marche pour le droit au retour, initiée le 30 mars ? », lui demande Paris-Match.

Réponse de Haniyeh : « Le peuple exprime sa colère de manière pacifique et novatrice (…). Nous privilégions les méthodes pacifiques. Nous n’aimons pas les effusions de sang, mais nous avons dû prendre les armes pour nous défendre contre un ennemi équipé d’armes de toutes sortes, y compris de destruction massive, interdites par les conventions internationales », affirme le chef de l’organisation terroriste sans susciter la moindre objection du journaliste qui l’interviewe.  

On n’en saura guère plus. Ni sur les « méthodes pacifiques » du Hamas. Ni sur les « armes de destruction massives interdites par les conventions internationales », qui seraient utilisées par Israël contre les Palestiniens.

 

Une interview réalisée par un mystérieux journaliste, inconnu au bataillon…

Au fait, qui est Charles Marlot, le journaliste qui a réalisé cette interview « exclusive » ?

Il s’agit sans doute un grand professionnel, puisqu’il est capable d’obtenir un rendez-vous avec le patron du Hamas à Gaza (ce qui n’est pas à la portée d’un perdreau de l’année) puis de publier sur une pleine page dans un hebdo aussi prestigieux que Paris-Match.

Or, Charles Marlot est un inconnu sur la place de Paris.

Aucun journaliste interrogé ne l’a jamais croisé. Renseignement pris auprès de la très officielle Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels (CCIJP), aucune carte de presse n’a jamais été délivrée à ce nom, aucun pigiste ne s’est manifesté sous cette identité.

Curieux tout de même ce profil bas, cette discrétion qui confine à la modestie… non ?

 

Après une enquête approfondie, InfoEquitable a fini par identifier cet énigmatique thuriféraire

Charles Marlot est en réalité le pseudonyme d’un journaliste réputé, spécialiste du Proche-Orient. Reporter de terrain apprécié, il a obtenu dans le passé plusieurs distinctions professionnelles prestigieuses.

Pourquoi alors fait-il preuve d’une telle humilité en renonçant à faire figurer en bonne place sur son CV cette « interview exclusive » du chef terroriste ?

Est-ce parce qu’il n’a pas souhaité associer son nom à cette interview complaisante et mensongère qui s’apparente plus à une oeuvre de propagande qu’à un véritable travail journalistique ?

Si Charles Marlot souhaite nous apporter un éclairage à toutes ces questions, InfoEquitable publiera volontiers sa réponse.